Tensions croissantes entre Kampala et Nairobi : les propos de Museveni ravivent les craintes d’un nouvel embrasement régional dans l’EAC.
Kampala / Nairobi – Les déclarations tonitruantes du président ougandais Yoweri Kaguta Museveni ont provoqué une onde de choc diplomatique au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). En affirmant publiquement que l’Ouganda, pays enclavé, avait un « droit naturel » à un accès direct à l’océan Indien — quitte à recourir à la force si cet accès était compromis — le chef de l’État a ravivé de vieux ressentiments régionaux et posé la question, explosive, de la viabilité du cadre géopolitique actuel en Afrique de l’Est.
Une rhétorique qui déstabilise Nairobi.
Dans un discours largement relayé sur les réseaux sociaux, Museveni a dénoncé ce qu’il qualifie de « mentalité égoïste » des États côtiers, principalement le Kenya, accusés de contrôler de manière restrictive l’accès au port stratégique de Mombasa. Usant d’une métaphore saisissante, il a comparé l’Ouganda à un occupant d’un étage supérieur qui aurait droit à utiliser le jardin du bas : l’océan Indien.
Plus inquiétant encore, le président ougandais a évoqué la possibilité de « conflits futurs » si les pays côtiers entravaient ce droit d’accès. Son fils, le général Muhoozi Kainerugaba — figure centrale du commandement militaire ougandais — a aggravé la situation en assurant qu’il pourrait «prendre l’océan en huit heures» avec ses troupes, une bravade perçue à Nairobi comme une menace directe.
La réaction kenyane ne s’est pas fait attendre : indignation politique, mises en garde militaires, et appels à la retenue venant de plusieurs partis et figures nationales. Si aucune confrontation armée n’est envisagée à court terme, l’irritation kenyane est palpable.
Un discours enraciné dans une frustration historique.
Les propos de Museveni ne surgissent pas dans le vide. Depuis des décennies, l’Ouganda dépend presque entièrement du corridor nord (Mombasa – Nairobi – Kampala) pour ses importations. Les fluctuations tarifaires, ralentissements douaniers et tensions politiques ont régulièrement alimenté un sentiment de vulnérabilité économique à Kampala.
Dans une région toujours marquée par l’héritage des frontières coloniales, le motif de l’accès à la mer reste sensible :
- le Burundi dépend du port tanzanien de Dar es Salaam,
- le Rwanda dépend des corridors kenyan et tanzanien,
- l’Ouganda dépend quasi exclusivement du Kenya pour Mombasa.
La rhétorique de Museveni renvoie donc à une frustration structurelle, mais rarement exprimée de manière aussi menaçante.
Vers un nouveau foyer de tensions dans l’EAC ?
La Communauté d’Afrique de l’Est traverse déjà une période délicate. Après la rupture quasi totale entre la RDC et le Rwanda, l’aggravation du conflit au Nord-Kivu, et les tensions persistantes entre le Burundi et le Rwanda, un nouveau brasier entre le Kenya et l’Ouganda serait catastrophique pour l’intégration régionale.
Pour certains observateurs, les propos de Museveni révèlent une profonde désillusion face au fonctionnement de l’EAC, que Kampala juge dominée par les intérêts économiques kenyans et tanzaniens.
Un effet domino géopolitique ?
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Selon plusieurs sources locales, si un conflit venait à éclater entre Kampala et Nairobi, les conséquences s’étendraient bien au-delà de ces deux capitales. En cas de fermeture du corridor nord :
- le Rwanda serait immédiatement coupé de son principal accès logistique à Mombasa,
- et devrait dépendre exclusivement de la Tanzanie,
- ce qui placerait Kigali dans une situation de vulnérabilité géo-économique critique.
D’après des analystes interrogés sur place, une telle fermeture pourrait pousser Kigali à réagir de manière agressive pour garantir son accès à l’océan Indien. Certains évoquent même l’hypothèse — extrême mais discutée — d’une offensive rwandaise vers le nord de la Tanzanie, afin de sécuriser un couloir stratégique permanent. Ce scénario, aujourd’hui improbable, montre néanmoins jusqu’où la dynamique régionale pourrait dériver si les tensions ougando-kenyanes s’aggravent.
Une mise en garde qui fait trembler la région.
Pour l’instant, les déclarations de Museveni s’inscrivent davantage dans une stratégie de pression politique que dans une préparation réelle à la guerre.
Mais leur tonalité, conjuguée à l’intervention martiale de son fils, constitue un signal d’alarme majeur pour une région déjà fragile.
L’EAC, qui se voulait l’un des ensembles d’intégration les plus dynamiques du continent, se trouve confrontée à un risque réel de fragmentation, alimenté par des ambitions nationales, des frustrations historiques et des rivalités militaires croissantes.
Si la diplomatie ne reprend pas rapidement ses droits, l’Afrique de l’Est pourrait entrer dans une période d’instabilité inédite depuis la fin des années 1990.
VeritasInfo.