RDC : Après Doha, un accord-cadre sous haute tension alors que le M23/RDF contrôle Goma, Bukavu et la majeure partie des Kivu.

Publié le par Veritas

Doha, 15 novembre 2025 — La signature de l’accord-cadre entre le gouvernement congolais et les rebelles du M23, sous la médiation du Qatar, marque certes une avancée diplomatique. Mais elle survient dans un contexte militaire d’une gravité inédite : depuis février 2025, une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris les villes de Goma et de Bukavu, est sous occupation du M23/RDF, une situation qui bouleverse les équilibres régionaux et fragilise d’emblée l’esprit des engagements signés.

Le négociateur en chef du Qatar Mohammed al-Khulaifi (au centre), Sumbu Sita Mambu pour la RDC (à gauche), et Benjamin Mbonimpa pour l'AFC/M23 (à droite), à l'hôtel Sheraton de Doha, le 15 novembre 2025. (Photo AFP/RFI)

L’accord-cadre, présenté comme une “première étape vers la paix”, promet de structurer un processus destiné à ramener la stabilité, restaurer l’autorité de l’État et répondre aux urgences humanitaires. À Kinshasa, le gouvernement se félicite d’un texte « historique », susceptible d’ouvrir la voie à un cessez-le-feu durable. Mais sur le terrain, l’optimisme est loin d’être partagé.

Peu après la signature, une voix autorisée au sein de la délégation du M23 appelait la population « à la patience », précisant qu’aucun changement immédiat ne surviendrait sur les lignes de front. Une manière, pour les rebelles soutenus par le Rwanda, de rappeler qu’ils restent en position de force et qu’aucune rétrocession territoriale n’est à l’ordre du jour.

Une occupation qui pèse sur la crédibilité du processus.

La situation militaire crée un déséquilibre majeur : le M23/RDF contrôle les deux principales capitales provinciales de l’Est, une première dans l’histoire récente du conflit. Cette réalité soulève une question centrale : comment négocier un cessez-le-feu quand l’essentiel du territoire convoité est déjà tombé ?

À Goma comme à Bukavu, les administrations parallèles imposées par la rébellion – sécuritaire, économique et minière – renforcent l’emprise rwandaise. Pour nombre d’experts régionaux, Kigali poursuit une stratégie géo-économique bien rodée : exploiter les minerais stratégiques du Congo sous la couverture de pourparlers interminables, consolidant ainsi un statu quo territorial avantageux.

Dans ce contexte, l’accord-cadre signé à Doha ressemble autant à un outil de désescalade qu’à un possible piège diplomatique, susceptible d’allonger une guerre déjà endémique.

Les huit protocoles de Doha : un cadre ambitieux mais suspendu aux actes.

L’accord-cadre s’accompagne de huit protocoles définissant les chantiers prioritaires. Non détaillés dans le communiqué officiel, ils peuvent être résumés comme suit :

1. Mécanisme de libération des prisonniers (signé le 14 septembre 2025): Prévoit l’identification, la vérification et la libération progressive des personnes détenues par les deux camps, sous supervision internationale.

2. Mécanisme conjoint de surveillance du cessez-le-feu (signé le 14 octobre 2025): Organisme binational avec présence d’observateurs africains et qataris chargé d’évaluer quotidiennement la situation militaire et de rapporter les violations.

3. Accès humanitaire et protection judiciaire: Garantit l’ouverture de corridors sécurisés, y compris dans les zones sous contrôle rebelle, ainsi que la protection des agents humanitaires.

4. Restauration de l’autorité de l’État et gouvernance participative: Processus de retour progressif de l’administration congolaise dans les zones occupées, associé à des réformes de gouvernance locale.

5. Arrangements sécuritaires transitoires et DDR: Intégration sélective de combattants dans l’armée régulière, cantonnement, désarmement et démobilisation sous contrôle extérieur.

6. Identité, citoyenneté et retour des réfugiés: Clarification du statut des populations déplacées, accompagnement au retour, et mécanisme pour documenter les personnes apatrides.

7. Relance économique et services sociaux: Reconstruction des infrastructures, financement qataro-africain pour les hôpitaux, écoles, routes et soutien aux petites économies locales.

8. Justice, vérité et réconciliation: Mise en place d’un mécanisme d’enquête sur les crimes commis dans l’Est, incluant ceux des groupes armés et des forces étatiques.

Un accord ambitieux mais sans garantie de désescalade.

Des affrontements entre M23/RDF et FARD à Nyabibwe (Sud-Kivu)

Le communiqué de Kinshasa insiste sur un point : aucun protocole n’est incompatible avec l’objectif de paix, et des discussions techniques doivent se poursuivre dans les deux semaines suivant la signature. Mais la question demeure : le Rwanda, véritable colonne vertébrale militaire du M23, a-t-il réellement intérêt à un cessez-le-feu qui réduirait son influence économique dans les Kivus ?

À l’inverse, la RDC, affaiblie militairement mais galvanisée diplomatiquement, risque de se retrouver piégée dans un processus où les concessions territoriales seraient de facto entérinées tant que les rebelles restent solidement installés.

La RDC peut-elle sortir du piège ?

Pour nombre d’analystes, le défi principal est là : un accord politique sans changement militaire est-il autre chose qu’un pari à perte ? Le gouvernement congolais promet que « les conditions d’un changement réel et mesurable » seront créées rapidement. Mais tant que Goma, Bukavu et les axes miniers restent sous contrôle du M23/RDF, les capacités de Kinshasa demeurent limitées.

La population, elle, oscille entre lassitude, colère et scepticisme, tandis que les puissances étrangères semblent tabler sur un “réalisme pragmatique” : stabiliser sans forcément libérer.

Veritasinfo.

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