Dans les Grands Lacs, le soutien occidental à Paul Kagame fragilise l’équilibre régional et pousse la RDC vers de nouveaux alliés.

Publié le par Veritas

Le rapprochement stratégique entre Kinshasa, Moscou et les capitales du Sahel inquiète les puissances occidentales, qui pressent le Rwanda de retirer ses troupes de l’est de la RDC. La résolution 2773 de l’ONU, adoptée en février, peine toutefois à infléchir la position de Paul Kagame.

Le vice-Premier ministre de la Défense nationale, Guy Kabombo Muadiamvita, habillé en noir, lors de sa participation au premier Salon de défense et sécurité en costume noir, dénommé BAMZEX 25, organisé à Bamako, au Mali (photo Okapi)

Un tournant diplomatique majeur.

Réunis au Canada début novembre, les membres du G7 ont appelé le Rwanda à «retirer sans délai» ses forces engagées dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Cette injonction intervient après la publication d’informations, relayées notamment par Radio Okapi, montrant que Kinshasa intensifie ses contacts avec la Russie et les États de l’Alliance du Sahel (AES), en quête d’un soutien militaire face à l’avancée du M23, mouvement armé soutenu, selon l’ONU, par Kigali.

La fermeté exprimée par les grandes puissances occidentales s’inscrit dans le cadre de la résolution 2773, adoptée le 21 février 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies et exigeant le retrait immédiat des troupes rwandaises du territoire congolais. Malgré ce texte juridiquement contraignant, Kigali continue de nier toute présence militaire en RDC.

Crainte d’une implantation durable de la Russie.

Au-delà de la crise sécuritaire dans le Nord-Kivu, la réaction du G7 traduit une inquiétude plus large : celle d’un basculement géopolitique majeur en Afrique centrale. Si la Russie venait à établir une présence militaire durable en RDC, comme elle l’a fait au Mali ou au Burkina Faso, l’influence occidentale dans une région stratégique — riche en minerais critiques essentiels aux industries européennes — pourrait s’en trouver durablement altérée.

«Une implantation russe dans l’est congolais serait difficilement réversible», confie un diplomate européen impliqué dans les discussions. Les capitales occidentales redoutent également une unification de plus en plus affirmée entre Kinshasa et les régimes militaires du Sahel, qui cherchent à constituer un bloc géopolitique contestant ouvertement la tutelle occidentale.

La RDC explore de nouvelles alliances sécuritaires.

C’est dans ce contexte que le vice-Premier ministre et ministre de la défense congolais, Guy Kabombo Muadiamvita, a annoncé, mercredi 12 novembre à Bamako, la volonté du gouvernement de « renforcer la coopération militaire » avec le Burkina Faso, le Niger et la Fédération de Russie.

Présent au premier Salon d’exposition de la défense et de la sécurité (BAMZEX 25) au Mali, le ministre congolais s’est entretenu avec ses homologues africains et un vice-ministre russe de la Défense, évoquant des perspectives de collaboration dans la formation, le partage d’expertise et le développement d’une industrie de défense congolaise.

Cette orientation s’inscrit, selon lui, dans la vision du président Félix Tshisekedi d’«une Afrique solidaire, maîtresse de sa sécurité et actrice de ses propres solutions». À l’issue des rencontres, Guy Kabombo a souligné que «l’Afrique dispose des ressources humaines, techniques et morales nécessaires pour assurer elle-même sa sécurité».

Un repositionnement stratégique qui bouscule les équilibres.

Depuis plusieurs mois, Kinshasa reproche discrètement à ses partenaires traditionnels, notamment européens, de n’avoir pas apporté un soutien suffisant à son armée face au M23, malgré les alertes répétées formulées par les autorités congolaises et les organisations internationales. Le recours à de nouveaux partenaires militaires apparaît donc comme une manière d’accroître la marge de manœuvre du pouvoir congolais.

«La RDC envoie un signal clair : elle ne restera pas passive face à l’agression dont elle se dit victime», analyse un chercheur du Centre d’études stratégiques de Paris. «Son rapprochement avec les pays du Sahel et la Russie traduit une volonté de réduire sa dépendance historique envers les partenaires occidentaux.»

Kigali sous pression, mais déterminé à tenir sa position.

Face à ces évolutions, le Rwanda se retrouve dans une position délicate. Pour Paul Kagame, céder à la pression internationale en retirant ses troupes signifierait renoncer à un levier historique d’influence dans la région. Un retrait pourrait aussi être perçu comme une concession majeure face à Kinshasa, alors que le gouvernement rwandais continue de présenter la menace des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) comme une justification de ses opérations militaires transfrontalières.

«Le Rwanda joue une partie à plusieurs niveaux», explique un diplomate basé à Addis-Abeba. « S’il se retire, il risque de perdre un avantage stratégique. S’il reste, il affronte des sanctions et l’isolement diplomatique. »

Un risque d’internationalisation du conflit.

Les observateurs redoutent que le rapprochement militaire entre la RDC, la Russie et les États du Sahel accentue l’internationalisation du conflit dans les Grands Lacs. Une implication accrue de Moscou pourrait entraîner une réaction en chaîne : sanctions renforcées contre Kigali, repositionnement militaire régional, et multiplication d’acteurs extérieurs, chacun soutenant ses alliés locaux.

L’Union africaine, déjà fragilisée par la rupture avec les pays de l’AES, peine à jouer son rôle de médiateur dans une crise où les agendas extérieurs semblent peser autant que les dynamiques internes.

Un équilibre régional à reconstruire.

Pour l’heure, les capitales occidentales tentent encore de persuader Kagame de respecter la résolution 2773 et de miser sur un dialogue régional renouvelé. Mais le déplacement de Guy Kabombo à Bamako illustre une tendance lourde : la RDC explore désormais des partenariats qui pourraient redessiner durablement sa doctrine de sécurité.

«Si la coopération avec Moscou se renforce, l’architecture sécuritaire de l’Afrique centrale pourrait se transformer profondément », avertit un analyste africain. Une évolution qui interroge la capacité de l’Occident à maintenir son influence sur un continent de plus en plus courtisé par des puissances concurrentes.

En attendant, la situation sur le terrain demeure préoccupante : la population civile de l’est de la RDC continue de payer le prix de ces réalignements géopolitiques, dans un conflit où chaque mouvement diplomatique peut modifier les lignes de front.

Veritasinfo.

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