Un officier rwandais dévoile l'existence d'un piège machiavélique pour faire accuser les soldats belges de l'attentat contre l'avion du président Habyarimana en 1994.
Pierre Péan, Célèbre journaliste, écrivain et enquêteur français, ajoute une nouvelle pièce à l’épais dossier rwandais et ses révélations concernent directement la mort des dix paras belges à Kigali. Il s’agit d’un témoignage d’un officier du FPR (Front Patriotique Rwandais, tutsi), devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, détaillant le plan machiavélique mis en place pour impliquer les casques bleus belges dans l’attentant du 6 avril 1994 contre l’avion du président Habyarimana.
Un témoignage qui vient buter contre la nouvelle thèse de la justice française. Débat en vue ! Pierre Péan était de passage en Belgique la semaine dernière, pour une conférence à Anvers, sur son dernier livre, »La République des mallettes » (fayard). « Le soir magazine » l’a rencontré pour évoquer cet autre sujet sur lequel il a beaucoup écrit et enquêté : les événements dramatiques du Rwanda en 1994.
DEUX CFEFS DE L’ENIGME RWANDAISE
D’abord deux dates pour s’y retrouver. Le 6 avril 1994, le Falcon 50 du présent rwandais, Juvénal Habyarimana, est abattu alors qu’il s’apprête à se poser à l’aéroport de Kigali. C’est le point de départ de massacres qui vont durer trois mois et tourner au génocide de 800 000 à un million de rwandais, en majorité des Tutsis, tués pars des Hutus extrémistes.
Au tout début de ces massacres, le 7 avril 1994, des militaires hutus assassinent dix casques bleus belges à Kigali, des militaires belges accusés par une rumeur insistante d’avoir abattu l’avion présidentiel. Deux clefs de l’énigme rwandaise, non résolue, sont là : Qui a abattu l’avion et qui a créé et colporté la rumeur anti-belges ?
Dix huit ans après les faits, de nouveaux éléments du dossier d’instruction en France sur l’attentat du Falcon 50 (lire le détail par ailleurs) remettent désormais en cause la thèse du premier juge français, jean- Louis Bruguière, une thèse que le journaliste Pierre Péan et autres ont défendue depuis des années.
Le Juge Bruguière était arrivé à la conclusion que l’attentat avait été perpétré par des éléments du FPR, proches du futur président Paul Kagame. Aujourd’hui un rapport d’enquête balistique, remis au juge qui a succédé à Bruguière, marc Trévidic, tend à impliquer l’autre camp, celui des Hutus, en situant le site de tir des missiles dans un camp militaire de la garde présidentielle.
Pierre Péan a-t-il changé d’avis devant ces éléments techniques ? Pas du tout, nous a-t-il expliqué lors de notre entretien. Il nous transmet même une nouvelle pièce, un témoignage, qui éclaire d’un jour nouveau la mort des soldats belges. Une pièce de plus dans un pizzle décidément très compliqué.
LES NOMS DES TIREURS CITES
Cette pièce est le témoignage, produit à huis clos, d’un capitaine du FPR, entendu comme témoin protégé lors du procès, devant la deuxième chambre du Tribunal Pénal international pour le Rwanda, de quatre anciens officiers des Forces armées rwandaises, dont le général Augustin Ndindiliyimana (arrêté en Belgique). Dans ce long témoignage, présenté les mardis et mercredi 1èr et 2 juillet 2008 devant le TPIR, ce militaire du FPR, attaché au CND (un groupe d’environ 600 soldats du FPR basés à Kigali), explique, avec des nombreux détails, que l’attentat a été perpétré par des membres du Front Patriotique Rwandais.
Le capitaine, baptisé témoin Alpha 1 par le tribunal, révèle notamment que le FPR avait une taupe dans la tour de contrôle de l’aéroport de Kigali et que cette personne avait été chargée de fournir au FPR les heures de départ et d’arrivée de l’avion du président Habyarimana. Le 6 avril, dans la soirée, c’est cette taupe qui a signalé le retour du Falcon 50. Les tireurs de missiles étaient déjà en stand-by, ajoute le capitaine.
Où ? Près du marais de Masaka. Qui a tiré les missiles ? Le témoin Alpha 1 cite plusieurs noms, plusieurs prénoms : « Léandre, Ngomanziza, le lietenant Nkurunziza ». le tribunal interoge le témoin sur la suite immédiate de l’attentat. Le capitaine explique alors que Seth Sendashonga, l’une des personnalités du FPR (assassiné depuis), a pris la parole sur une radio pour annoncer que l’avion avait été abattu, accusant « les belges et les éléments de l’armée gouvernementale ». Le tribunal poursuit l’audition et veut savoir pourquoi les Belges ont été accusés. Le capitaine explique froidement qu’ils ont servi de boucs émissaires idéaux. « Ils protégeaient l’aéroport », explique le témoin protégé, qui révèle l’existence d’un plan criminel : « Nous avions un plan. Nous avions donné des instructions à ces jeunes gens. Ils avaient reçu des rations qui ressemblaient à celles utilisées par l’armée belge. Nous avions pensé qu’une fois qu’on allait découvrir ces boîtes de conserve qui appartenaient aux militaires belges, on penserait qu’il s’agissait de militaires belges. » Le tribunal demande d’expliquer qui a reçu ces rations militaires belges et pourquoi. Le témoin cite « Léandre, Ngomanziza et les autres », ces militaires chargés, selon lui, de tirer les missiles sur l’avion. Il précise que ces rations devaient être abandonnées vides sur le site de tir des missiles : « Il s’agissait d’une astuce pour faire endosser cette action aux Belges, pour qu’on ne pense pas qu’il s’agissait d’éléments du FPR, qu’on pense plutôt qu’il s’agissait d’éléments de l’armée belge. » Le tribunal l’interroge sur la provenance des rations belges. « Ces boîtes de conserve nous avaient été données par l’escorte d’Agathe (Agathe Uwilingiyimana, premier ministre rwandais, protégée par les casques bleus belges, ndlr).On nous donnait des conserves pour que nous les utilisions, nous prenions cette nourriture. A l’origine, ces boîtes de conserve nous ont été par la garde proche d’Agathe. »
Où SONT CES BOITES ?
Ce témoignage interpellant d’un officier devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda démontrerait, outre l’implication de militaires proches du FPR dans l’attentat, la stratégie affichée de faire porter le chapeau aux militaires belges. La rumeur s’est bel et bien propagée, Coûtant la vie à nos valeureux soldats lâchement pris au piège dans le camp Kigali. « Ce témoignage, cette version des faits, ne remet pas du tout en cause ce qui s’est passé au camp Kigali, ni la responsabilité des extrémistes hutus dans l’assassinat des paras belges.
Ce sont ces extrémistes qui ont tiré et tué, commente Pierre péan. Pour rappel, en 2007, la cour d’assises de Bruxelles a condamné à 20 ans de prison Bernard Ntuyahaga, officier des Forces armées rwandaises (FAR), pour son implication directe dans l’assassinat des paras belges. C’est la seule vérité judiciaire aujourd’hui établie. Nous avons soumis le témoignage du capitaine entendu à huis clos à l’un des principaux enquêteurs belges intervenus dans le dossier rwandais jugé à Bruxelles.
Pour lui, ce témoignage tardif (2008) est très intéressant, même si sa véracité ne pourra sans doute jamais être démontrée. Voici son avis : « A ma connaissance, les rations belges dont l’officier parle n’ont jamais été retrouvées, ni sur le site de Masaka, qui a été ratissé à l’époque, ni ailleurs. Les recherches ont-elles été correctement effectuées, alors que les massacres battaient leur plein ? Mystère.
On a aussi affirmé sur place que les uniformes belges avaient été volés pour faire croire que nos militaires étaient impliqués. Lorsque l’auditorat militaire belge a voulu enquêter, il a été écarté. Aucune enquête sérieuse n’a été mené à Kigali dans un délai raisonnable après l’attentat, ni par l’ONU, ni par le TPIR, ni par les autorités rwandaises. Que valent aujourd’hui, des témoignages ou pour parler de l’enquête française, des souvenirs auditifs datant de 18 ans ? Cela ne tiendrait pas longtemps devant une cour d’assises… »
Article tiré dans le journal « le Soir magazine du 01/02/2012 »
Par Veritasinfo.fr