L’Arabie saoudite prise en étau face à l’Iran et aux houthistes, une menace pour l’économie mondiale.
La progression spectaculaire des rebelles yéménites autour du détroit de Bab Al-Mandab fragilise la stratégie pétrolière de Riyad, déjà confronté aux perturbations du détroit d’Ormuz. Au-delà du face-à-face entre l’Arabie saoudite et l’Iran se dessine une crise susceptible d’affecter durablement les routes commerciales entre l’Asie et l’Europe.
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Rarement l’Arabie saoudite avait paru aussi vulnérable sur ses deux façades maritimes. A l’est, le détroit d’Ormuz, passage naturel des immenses installations pétrolières du Golfe vers l’océan Indien, est profondément perturbé par la confrontation avec l’Iran. A l’ouest, la route de secours par la mer Rouge vient à son tour d’être menacée par l’avancée spectaculaire des rebelles houthistes au Yémen.
La prise du port de Moka, jeudi 10 septembre, puis celle de l’île stratégique de Mayoun, également appelée Perim, située au milieu du détroit de Bab Al-Mandab, constituent un revers majeur pour Riyad. Cette étroite « Porte des larmes », entre le Yémen et la Corne de l’Afrique, commande l'accès méridional à la mer Rouge et, plus au nord, au canal de Suez.
L’enjeu dépasse donc largement le Yémen. Il concerne l'une des principales artères de l’économie mondiale. Les houthistes n’ont pas nécessairement besoin de fermer physiquement Bab Al-Mandab pour provoquer une crise. La possibilité même de frapper des navires depuis les côtes yéménites ou les îles du détroit suffit à augmenter considérablement le risque pour les armateurs.
Mines, drones, missiles antinavires ou simples batteries d’artillerie peuvent transformer une voie maritime commerciale en zone à haut risque. Les assureurs augmentent alors leurs primes, certains armateurs suspendent leurs passages et les navires doivent contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. C’est précisément ce pouvoir de nuisance qui donne à la progression houthie une dimension internationale.
Riyad pris entre deux détroits.
Depuis des décennies, la géographie constitue à la fois la grande force et l’une des principales vulnérabilités de l’Arabie saoudite. Une part essentielle de ses capacités pétrolières se trouve dans l’est du royaume, à proximité du Golfe. Lorsque le passage par Ormuz devient trop dangereux, Riyad dispose cependant d'une alternative stratégique : son oléoduc Est-Ouest transporte le brut sur environ 1 200 kilomètres vers Yanbu, sur la mer Rouge.
Le pétrole peut alors quitter le royaume sans franchir Ormuz. Cette stratégie de contournement perd cependant une grande partie de sa valeur si Bab Al-Mandab devient à son tour impraticable pour les navires saoudiens. La fermeture temporaire de l’oléoduc Est-Ouest après une attaque de drones ajoute une vulnérabilité terrestre à cette double pression maritime.
L'infrastructure peut transporter plusieurs millions de barils par jour et constitue précisément l'un des instruments conçus par Riyad pour réduire sa dépendance au détroit d'Ormuz. L’Arabie saoudite découvre ainsi une réalité stratégique inquiétante : éviter Ormuz ne suffit plus si la sortie méridionale de la mer Rouge peut également être menacée.
L’Iran élargit son pouvoir de pression.
Téhéran nie contrôler directement les houthistes. Cette distinction reste importante : le mouvement yéménite possède sa propre direction, ses objectifs nationaux et une autonomie politique et militaire réelle. Mais le soutien iranien en armements, en financement, en expertise militaire et en technologies de drones et de missiles a profondément modifié le rapport de forces au Yémen.
La conséquence géopolitique est considérable. Sur le flanc oriental de la péninsule Arabique se trouve l’Iran et le détroit d’Ormuz. Sur son flanc occidental se trouvent désormais des forces houthistes capables de menacer Bab Al-Mandab. Riyad apparaît ainsi pris dans une forme de tenaille maritime.
Ce qui constitue pour l’Arabie saoudite une vulnérabilité représente, inversement, un puissant levier pour Téhéran dans son affrontement avec Washington. L’Iran n’a pas besoin de vaincre militairement les Etats-Unis ou leurs alliés pour leur imposer un coût élevé. Il lui suffit de rendre dangereuses les artères par lesquelles circulent pétrole, gaz et marchandises.
Le pétrole, première onde de choc.
Les marchés ont immédiatement compris la portée de cette menace. Le prix du Brent a dépassé les 100 dollars le baril dans le contexte des perturbations des routes énergétiques du Moyen-Orient. Mais le véritable danger réside moins dans une hausse ponctuelle du pétrole que dans la possibilité d’une perturbation prolongée.
Si les deux grandes portes maritimes de la péninsule Arabique – Ormuz et Bab Al-Mandab – devenaient simultanément difficiles d’accès, les conséquences se propageraient très rapidement. L’Europe serait particulièrement exposée. Une partie importante du commerce entre l’Asie et le continent européen emprunte la route océan Indien-Bab Al-Mandab-mer Rouge-Suez-Méditerranée.
Un contournement systématique par le cap de Bonne-Espérance ajouterait des milliers de kilomètres aux voyages. Davantage de carburant, davantage de jours de navigation, moins de navires disponibles : le coût du transport augmenterait mécaniquement. Et avec lui le prix des marchandises.
La crise pourrait donc rapidement quitter les marchés pétroliers pour atteindre les produits manufacturés, les transports, la chimie, l’agriculture et, finalement, les consommateurs. Une nouvelle poussée inflationniste mondiale deviendrait alors possible.
La Chine et l’Europe face au même problème.
La situation présente une particularité : elle rapproche les intérêts de puissances qui s’opposent sur de nombreux autres dossiers. La Chine, premier importateur mondial de pétrole, a besoin de routes maritimes stables entre le Golfe et l’Asie. L’Union européenne dépend, elle, du canal de Suez et de la mer Rouge pour une partie importante de ses échanges avec l’Asie.
L’Inde, le Japon et la Corée du Sud ont également intérêt à empêcher une interruption durable des exportations énergétiques du Golfe. Une crise autour de Bab Al-Mandab et d’Ormuz ne serait donc pas seulement une confrontation entre Riyad et Téhéran. Elle toucherait simultanément les économies occidentales et asiatiques. C'est précisément ce caractère systémique qui rend la situation si dangereuse.
Le dilemme américain.
Pour l’Arabie saoudite, la question devient désormais celle de l’engagement des Etats-Unis. Riyad peut renforcer ses défenses aériennes, protéger ses installations pétrolières et frapper certaines positions houthistes. Mais garantir durablement la liberté de navigation dans deux détroits stratégiques nécessiterait des moyens navals, aériens et de renseignement considérables.
Washington reste la seule puissance disposant de capacités militaires suffisantes pour conduire une telle opération à grande échelle. Mais une intervention américaine plus directe comporte un risque évident : transformer une crise saoudo-yéménite en confrontation régionale encore plus vaste avec l’Iran. Téhéran dispose de multiples possibilités de riposte, directement ou par l'intermédiaire de groupes alliés.
C’est tout le paradoxe de la stratégie iranienne : plus les Etats-Unis mobilisent de forces pour sécuriser les routes maritimes, plus Washington risque d’être entraîné dans une guerre régionale coûteuse ; mais moins ils interviennent, plus leurs alliés peuvent douter de la solidité de leur protection.
Une victoire stratégique des houthistes.
Pour les houthistes, la conquête de territoires autour de Bab Al-Mandab représente bien davantage qu’un succès dans la guerre civile yéménite. Elle transforme un mouvement longtemps considéré comme une force insurgée locale en acteur capable d’exercer une pression sur le commerce international.
Le contrôle territorial n’est même pas indispensable. La capacité crédible d’interdire temporairement le détroit peut suffire. Dans le transport maritime, le risque compte presque autant que la réalité militaire.
Un capitaine de pétrolier, une compagnie d’assurances ou un armateur ne se demandent pas seulement si un missile sera effectivement tiré. Ils doivent déterminer s’il pourrait l’être. Et cette incertitude possède un prix.
Le Yémen risque de replonger dans la guerre.
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Cette confrontation internationale pourrait enfin avoir une victime oubliée : le Yémen lui-même. La trêve négociée sous l’égide des Nations unies en 2022 avait considérablement réduit les combats après des années d’une guerre dévastatrice. La reprise des affrontements et l’avancée houthie vers la côte de la mer Rouge menacent cet équilibre fragile.
Une contre-offensive soutenue par l’Arabie saoudite pourrait entraîner une nouvelle phase de guerre ouverte. Les conséquences humanitaires seraient particulièrement lourdes dans un pays déjà profondément appauvri et dépendant de l’aide internationale.
Riyad se trouve donc confronté à un choix difficile : accepter l’installation durable des houthistes sur une position stratégique qui menace ses exportations, ou reprendre une guerre au Yémen dont près d’une décennie d’intervention militaire a montré les limites.
Une nouvelle géographie du pouvoir au Moyen-Orient.
La bataille de Bab Al-Mandab révèle finalement une transformation plus profonde du Moyen-Orient. Pendant longtemps, la puissance des monarchies pétrolières reposait sur une équation relativement simple : d’immenses réserves énergétiques, des infrastructures d’exportation et la protection militaire américaine garantissaient leur rôle central dans l’économie mondiale.
Cette équation est aujourd’hui fragilisée. Missiles bon marché, drones, groupes armés alliés et contrôle de quelques kilomètres de côtes peuvent désormais menacer des infrastructures valant des milliards de dollars. L’Iran l’a compris depuis longtemps : dans une région organisée autour de détroits, de ports et d’oléoducs, contrôler les points de passage peut être presque aussi important que contrôler les champs pétroliers.
Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu dépasse donc la perte de Moka ou de Mayoun. Il s’agit désormais de savoir si le premier exportateur mondial de pétrole peut continuer à garantir que son énergie atteindra librement les marchés internationaux. Et pour le reste du monde, la question est plus inquiétante encore : que se passerait-il si, pendant plusieurs semaines, les deux portes de la péninsule Arabique – Ormuz à l’est et Bab Al-Mandab à l’ouest – devenaient simultanément impraticables ?
La réponse ne se mesurerait pas seulement sur les champs de bataille du Golfe et du Yémen. Elle se lirait dans le prix du pétrole, les factures de transport, l’inflation et la croissance, de Pékin à Paris et de New Delhi à Washington.
Veritasinfo.