Est de la RDC : les sanctions contre Kigali commencent - elles enfin à produire leurs effets ?

Publié le par Veritas

Le ton de Washington à l'égard de Kigali n'avait sans doute jamais été aussi ferme depuis la résurgence du M23 dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Devant la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a reconnu que les sanctions imposées au Rwanda étaient directement liées à ce que les États-Unis considèrent comme un manque de respect des engagements pris par Kigali concernant le conflit congolais.

Marco Rubio considère que le Rwanda commence à respecter l’Accord de Washington.

«Nous voulons nous assurer que les troupes rwandaises ne se contentent pas de changer d'uniforme pour réapparaître ensuite comme combattants du M23», a déclaré le chef de la diplomatie américaine, confirmant ainsi que Washington continue de considérer avec une profonde méfiance les liens présumés entre l'armée rwandaise et la rébellion qui contrôle aujourd'hui une partie importante du Sud et Nord-Kivu.

Ces déclarations interviennent alors qu'un changement discret, mais potentiellement majeur, semble se dessiner sur le plan régional. Pour la première fois depuis plusieurs années, les sanctions occidentales paraissent produire des effets dépassant le seul cadre diplomatique et pourraient commencer à affecter directement l'influence stratégique du Rwanda sur le continent africain.

Les premiers signes d'un coût géopolitique pour Kigali.

Pendant longtemps, le Rwanda a réussi à maintenir un équilibre délicat. D'un côté, il faisait face à des accusations récurrentes de soutien à des groupes armés opérant dans l'est de la RDC. De l'autre, il demeurait un partenaire sécuritaire recherché par plusieurs États africains et occidentaux en raison de l'efficacité reconnue de ses forces armées.

Cette équation semble aujourd'hui évoluer. Selon plusieurs informations circulant dans les milieux diplomatiques et sécuritaires régionaux, le président du Mozambique serait engagé dans des discussions avec la Russie, la Turquie et la Chine afin d'explorer des alternatives à la présence militaire rwandaise dans la province de « Cabo Delgado ».

Depuis 2021, les Forces de défense rwandaises (RDF) jouent un rôle déterminant dans la lutte contre l'insurrection djihadiste qui menace cette région riche en ressources gazières. Cette intervention avait considérablement renforcé l'image du Rwanda comme acteur incontournable de la sécurité régionale.

Mais les sanctions américaines visant certains responsables et structures liés aux RDF commencent désormais à compliquer les mécanismes de coopération existants. Pour plusieurs gouvernements partenaires, la perspective de dépendre d'une armée (RDF) placée sous surveillance internationale devient progressivement plus difficile à justifier sur le plan politique.

Si les discussions engagées par Maputo devaient aboutir à un remplacement progressif des contingents rwandais par des forces russes, turques ou chinoises, il s'agirait d'un revers diplomatique significatif pour Kigali. Au-delà de l'aspect militaire, le Rwanda risquerait de perdre l'un des principaux instruments de son influence régionale et une partie du prestige international construit au cours des quinze dernières années.

Les sanctions peuvent- elles faire plier le Rwanda ?

C'est désormais la question centrale. À première vue, les sanctions américaines et européennes demeurent relativement limitées. Elles visent essentiellement des personnalités, des responsables militaires ou certaines structures spécifiques. Elles ne constituent ni un embargo économique ni une mesure susceptible de provoquer un choc immédiat pour l'économie rwandaise.

Pourtant, les sanctions produisent rarement leurs effets les plus importants de manière directe. Le véritable danger pour Kigali réside peut-être moins dans les pertes financières que dans l'érosion progressive de son image internationale. Chaque rapport des Nations unies, chaque condamnation diplomatique, chaque remise en cause de sa coopération sécuritaire contribue à augmenter le coût politique de son implication présumée dans l'est de la RDC.

Le cas mozambicain pourrait précisément illustrer cette dynamique. Si certains partenaires commencent à rechercher d'autres fournisseurs de sécurité, cela signifierait que les sanctions ne touchent plus seulement des individus mais qu'elles commencent à fragiliser le modèle d'influence régionale que le Rwanda a patiemment construit depuis plus d'une décennie.

Une paix impossible sans résoudre la question rwandaise.

Le problème de retour dans leur pays des réfugiés Hutus rwandais oubliés en RDC.

Pour autant, croire que les sanctions suffiront à elles seules à ramener la paix dans l'est de la RDC constituerait une simplification excessive d'une crise dont les racines plongent profondément dans l'histoire des Grands Lacs.

Pour de nombreux observateurs critiques de la politique de Kigali, les causes fondamentales du conflit dépassent largement les affrontements actuels entre le M23, l'armée congolaise et les multiples groupes armés présents dans la région. Selon eux, la stabilité durable de l'est du Congo demeure étroitement liée à l'évolution politique du Rwanda lui-même.

Ces analystes estiment qu'une paix véritable ne pourra être obtenue tant qu'une solution politique crédible ne permettra pas le retour volontaire et sécurisé des réfugiés rwandais présents depuis plusieurs décennies sur le territoire congolais. Selon cette lecture, l'absence de perspectives politiques au Rwanda continue d'alimenter des dynamiques régionales qui entretiennent l'instabilité.

Ils soutiennent également que plusieurs mouvements armés apparus dans l'est de la RDC au cours des trois dernières décennies auraient été soutenus ou instrumentalisés afin de préserver une influence stratégique dans cette région riche en ressources naturelles. L'exploitation des tensions communautaires aurait ainsi servi à justifier diverses interventions militaires présentées comme des opérations de protection de certaines populations.

Dans cette perspective, le retrait des troupes rwandaises ou même la disparition du M23 ne garantiraient pas automatiquement le retour de la paix. Les causes profondes du conflit demeureraient intactes tant que la question des réfugiés rwandais, de leur sécurité, de leur retour éventuel et des conditions politiques permettant ce retour ne serait pas traitée dans le cadre d'un règlement régional global.

Pour ces observateurs, la paix dans l'est de la RDC dépend autant de la résolution des questions politiques et sécuritaires au Rwanda que des négociations militaires actuellement en cours entre Kigali et Kinshasa.

Un tournant plus important qu'il n'y paraît.

Les propos de Marco Rubio et les conséquences qui commencent à apparaître au Mozambique suggèrent néanmoins qu'un tournant est peut-être en train de s'opérer. Pour la première fois depuis longtemps, le Rwanda semble confronté à une pression internationale susceptible d'avoir des conséquences concrètes sur ses intérêts stratégiques et son rayonnement régional.

Les sanctions ne mettront probablement pas fin à elles seules à un conflit qui dure, sous différentes formes, depuis près de trente ans. Mais elles pourraient modifier progressivement le calcul coût-bénéfice de Kigali et rendre plus difficile le maintien d'une influence militaire indirecte dans l'est de la RDC.

Si les discussions engagées par le Mozambique avec la Russie, la Turquie et la Chine venaient à se concrétiser, elles pourraient constituer le premier exemple tangible d'un effet domino provoqué par les sanctions occidentales.

Dans ce cas, l'impact réel de ces mesures ne se mesurerait pas uniquement à travers des comptes bancaires gelés ou des restrictions administratives. Il se traduirait surtout par une réduction progressive de l'influence régionale qui a longtemps constitué l'un des principaux atouts stratégiques du Rwanda.

La véritable question n'est donc plus de savoir si les sanctions ont commencé à produire des effets. Elle est désormais de déterminer si ces effets seront suffisamment puissants pour modifier durablement les équilibres politiques et sécuritaires qui alimentent depuis près de trois décennies l'une des crises les plus persistantes du continent africain.

VeritasInfo.

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