Accord RDC–Rwanda : Washington impose un « garant » kényan contesté — Kinshasa entre défense de souveraineté et tempête politique interne.

Publié le par Veritas

Sous la bannière de la paix, une architecture diplomatique imposée à la République démocratique du Congo se met en place à Washington. Au cœur de ce dispositif, les États-Unis ont désigné le Kenya — pays accusé d’héberger des acteurs associés au M23 et à l’Alliance Fleuve Congo (AFC) — comme garant d’un accord entre Kinshasa et Kigali. Une décision qui, dans un Congo méfiant et meurtri par trois décennies de guerre, ressemble davantage à un piège géopolitique soigneusement emballé qu’à une initiative de paix authentique.

Le président kenyan William Ruto (à gauche) lors d'une conférence de presse conjointe avec le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi (à droite), au Palais de la Nation à Kinshasa, le 21 novembre 2022. (photo RFI)

Tshisekedi annonce son déplacement à Washington — mais affirme un cadre « sans brassage ni mixage ».

Vendredi, depuis Belgrade, en Serbie, le président Félix Tshisekedi a confirmé qu’il se rendrait à Washington pour « officialiser un accord signé avec le Rwanda sous l’égide des États-Unis ». Le chef de l’État s’est voulu rassurant : «Il n’y aura ni brassage ni mixage», a-t-il martelé, anticipant la contestation d’une opinion publique traumatisée par les précédents processus d’intégration militaire qui ont ouvert la porte à l’infiltration de groupes hostiles.

Cette phrase vise à couper court aux accusations selon lesquelles l’accord conduirait à intégrer des combattants du M23 au sein des FARDC, comme ce fut le cas dans les années 2009–2013. Mais l’assurance présidentielle n’a pas apaisé le scepticisme : comment garantir un accord « transparent » lorsque le garant lui-même — le Kenya — est accusé d’avoir facilité l’action de l’AFC et du M23 ?

Fayulu dénonce un « accord préparé en coulisses ».

Sans surprise, Martin Fayulu, figure majeure de l’opposition, a dénoncé ce qu’il qualifie de « processus opaque dicté de l’extérieur ». Selon lui, ni le Parlement, ni la société civile, ni les communautés du Nord et du Sud-Kivu n’ont été consultés. Fayulu redoute un « accord de capitulation déguisé », dans lequel Washington imposerait un compromis favorable à Kigali tout en marginalisant les Congolais dans la gestion de leur propre sécurité.

Sa critique reflète un sentiment croissant : le Congo est en train de signer un accord dont les lignes essentielles ont été dictées à Washington et Nairobi, non à Kinshasa.

Kenya garant : la contradiction fondamentale.

Que le Kenya soit nommé garant est le cœur du scandale. Ce pays : a hébergé Corneille Nangaa lors de la création de l’AFC ; a accueilli Joseph Kabila et plusieurs réunions d’opposants radicaux ; est accusé par Kinshasa d’avoir laissé prospérer des réseaux favorables au M23 ; n’a jamais rompu clairement avec ces acteurs.

Et c’est ce même Kenya qui devient garant d’un accord censé neutraliser les groupes qu’il a laissé opérer sur son sol. Pour de nombreux Congolais, la logique est limpide : Washington a imposé un garant qui joue un rôle trouble, afin de verrouiller le processus et contrôler l’issue diplomatique.

Deux scénarios pour l’avenir : la paix réelle ou l’assujettissement diplomatique.

Le président rwandais Paul Kagame et son homologue congolais, Félix Tshisekedi, au siège des Nations unies, à New York, le 24 septembre 2019 (photo J.A)

1.Un sursaut africain et une rupture kényane avec l’AFC : Dans cette hypothèse — la plus exigeante — Nairobi décide de sauver son image régionale en coupant toute relation avec les réseaux de l’AFC et du M23. Pressé par Washington, William Ruto joue enfin un rôle de garant impartial. Le Rwanda et la RDC effectuent quelques gestes coordonnés : retrait graduel du M23 de certaines localités ; ouverture de corridors humanitaires; surveillance conjointe des frontières ; mécanisme régional de vérification.

Tshisekedi sort renforcé politiquement : il a obtenu un accord sans brassage ni mixage, sans intégration de rebelles, et sans concession majeure publique. Mais ce scénario n'est possible que si les garanties sont réelles — ce qui reste incertain.

2.Une paix imposée, une souveraineté affaiblie : Dans ce cas — malheureusement le plus crédible au vu du rapport de force actuel — le Kenya continue de jouer un double jeu. Les acteurs de l’AFC poursuivent leurs activités à Nairobi, et le M23 profite de l’accalmie diplomatique pour consolider ses positions au Nord et au Sud Kivu.

Washington se contente de déclarations générales sur la « stabilité régionale ».
Kigali gagne du temps et du terrain. Et l’accord signé devient un texte « technique », sans impact réel sur la sécurité. Tshisekedi, même de bonne foi, se retrouve alors piégé : engagé dans un accord qu’il doit défendre publiquement, tout en constatant son échec sur le terrain.

Fayulu exploitera ce vide politique pour accuser le pouvoir d’avoir «livré l’Est du pays dans un arrangement arbitré par Washington».

Le Congo refuse d’être un théâtre de négociations extérieures.

La vérité, brutale mais nécessaire, est la suivante : aucune paix durable ne peut être imposée à la RDC par des capitales étrangères, surtout lorsque leurs alliés régionaux sont impliqués dans le conflit.

L'accord de Washington pourrait réussir — ou échouer — mais une chose est certaine : tant que Kinshasa ne sera pas le principal architecte de sa propre sécurité, chaque accord diplomatique restera un risque de dépossession politique.

Veritasinfo.

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