RDC–Rwanda : l’affaire Ekenge et la polémique du «deux poids, deux mesures».
La suspension du général Ekenge, porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), continue de susciter un vif débat en RDC comme dans la région des Grands Lacs. En cause : des propos tenus à la télévision nationale congolaise, jugés stigmatisant et incitant à la haine à l’encontre des femmes tutsies. Le journaliste ayant animé l’émission a, lui aussi, été suspendu.
Rapidement, ces déclarations ont provoqué des réactions politiques et diplomatiques, notamment en Europe. Le Vice-Premier ministre belge, Maxime Prévôt, a condamné publiquement les propos du général, les qualifiant de dangereux et incompatibles avec les principes de lutte contre les discours de haine.
À Kinshasa, les autorités ont voulu afficher une ligne de fermeté, soucieuses de préserver une image de responsabilité dans un contexte régional déjà explosif. Mais cette indignation internationale contraste fortement avec un autre épisode, survenu quelques mois plus tôt, et largement passé sous silence.
Un rapport controversé au Rwanda.
En mars dernier, le professeur Jean-Pierre Dusingizemungu a présenté devant le Parlement rwandais un rapport officiel affirmant que des femmes hutues vivant près de la frontière se rendraient en RDC pour se faire volontairement enceinter par des combattants des FDLR, dans le but de « produire » des enfants hutues.
Ce rapport, élaboré par une institution étatique rwandaise, identifie ces femmes et les expose publiquement à des accusations lourdes, à la fois sur le plan moral et sécuritaire. Pourtant, aucune condamnation internationale notable n’a suivi. Aucun responsable politique occidental de premier plan ne s’est exprimé pour dénoncer le caractère stigmatisant et potentiellement dangereux de ce discours et rapport visant des femmes hutues. Ce silence interroge.
Une indignation sélective ?
La comparaison entre ces deux affaires alimente aujourd’hui un sentiment de « deux poids, deux mesures » dans l’opinion publique régionale. D’un côté, des propos haineux visant des femmes tutsies en RDC provoquent une réaction rapide, des sanctions et une condamnation internationale.
Rwanda-RDC: Dusingizemungu yatangaje raporo ivangura kandi ishyira mu kaga abagore b’Abahutukazi bashinjwa kujya kwiteza agashinge (inda) muri FDLR kugirango babone icyororo ( abana b’Abahutu)! Kuki ibi byacecetswe ibyavuzwe ku Batutsikazi na Gen. Ekenge bigateza impagarara? pic.twitter.com/jR1Q3LPz2M
— VERITASINFO (@veritasinf) December 30, 2025
De l’autre, un rapport officiel rwandais accusant des femmes hutues de pratiques assimilées à une stratégie ethnique ne suscite ni sanctions ni indignation comparable. Cette différence de traitement pose une question sensible mais centrale : toutes les victimes de discours de haine bénéficient-elles du même niveau de protection et de considération sur la scène internationale ?
Des conséquences régionales lourdes.
En RDC, l’affaire Ekenge a ravivé les tensions communautaires, dans un pays où les conflits armés sont déjà marqués par des lectures ethniques instrumentalisées. Certains analystes estiment que l’absence de cohérence dans la condamnation des discours haineux alimente la méfiance envers les partenaires internationaux et renforce les discours nationalistes.
Au Rwanda, le silence autour du rapport présenté au Parlement renforce, chez certains observateurs, l’idée d’un espace politique où certains discours identitaires restent tolérés, voire légitimés, au nom de la sécurité nationale. Cette situation pourrait fragiliser davantage la réconciliation interne et nourrir les tensions avec les communautés rwandaises vivant à l’étranger.
Une question toujours ouverte.
Au-delà des personnes et des États, l’affaire Ekenge met en lumière un enjeu plus large : la lutte contre les discours de haine peut-elle être crédible si elle n’est pas appliquée de manière universelle, sans distinction ethnique ou géopolitique ?
Entre Kinshasa et Kigali, la rivalité politique et sécuritaire se double désormais d’une bataille des récits. Et tant que la condamnation des discours stigmatisant restera sélective, le risque demeure de voir la haine identitaire continuer à se propager, au détriment des populations civiles — en particulier des femmes, trop souvent instrumentalisées dans les conflits de la région des Grands Lacs.
Veritasinfo.