Venezuela, dollar et pétrole : les dessous géopolitiques d’une intervention américaine controversée.
L’intervention militaire américaine au Venezuela, qui a conduit à la capture du président Nicolás Maduro dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, continue de provoquer de vives réactions sur la scène internationale. Officiellement justifiée par Washington au nom de la lutte contre le narcotrafic et du rétablissement de la démocratie, l’opération est interprétée par de nombreux analystes comme liée à un enjeu plus stratégique : la défense du système du pétrodollar, pilier de l’hégémonie financière américaine depuis près de cinquante ans.
Une transition politique sous pression à Caracas.
Dans ce contexte de forte instabilité, une nouvelle séquence politique s’ouvre au Venezuela. « Delcy Rodríguez », vice-présidente et numéro deux du régime jusqu’ici, devrait être nommée présidente intérimaire ce lundi 5 janvier, lors d’une cérémonie officielle annoncée par les autorités.
Cette transition s’opère toutefois sous de fortes menaces extérieures. Donald Trump a directement averti l’avocate de 55 ans qu’elle pourrait subir «le même sort que Nicolás Maduro» si elle ne se conformait pas aux exigences de Washington. Une déclaration qui alimente la confusion dans le pays, où une question s’impose désormais : qui dirige réellement le Venezuela ?
Washington élargit le message au-delà de l’Amérique latine.
Au-delà du seul dossier vénézuélien, les États-Unis semblent vouloir adresser un signal plus large. Ce dimanche 4 janvier 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a durci le ton, évoquant indirectement l’engagement de Washington en République démocratique du Congo, dans la foulée de l’arrestation de Nicolás Maduro.
Selon le chef de la diplomatie américaine, les accords en vigueur entre la RDC et le Rwanda doivent être respectés, et ce sans exception. Marco Rubio a rappelé que les sanctions américaines — mais aussi celles de l’Union européenne et du Conseil de sécurité des Nations unies — visant plusieurs acteurs accusés de graves violations des droits humains et de déstabilisation régionale restent pleinement applicables.
Sans les citer comme simples avertissements politiques, Washington a insisté sur le caractère contraignant de ces sanctions, qui concernent notamment des personnalités déjà sous mesures restrictives internationales. Un message interprété par plusieurs observateurs comme une volonté américaine de démontrer que ses engagements diplomatiques et sécuritaires, y compris en Afrique des Grands Lacs, ne relèvent pas du symbolique mais de la mise en œuvre concrète.
Le pétrole vénézuélien au cœur des tensions.
Le Venezuela détient les plus importantes réserves de pétrole prouvées au monde, estimées à 303 milliards de barils, soit davantage que l’Arabie saoudite. Selon plusieurs experts, cette richesse énergétique confère au pays sud-américain un rôle central dans les équilibres énergétiques mondiaux.
Depuis plusieurs années, Caracas s’est progressivement éloigné du dollar américain dans ses transactions pétrolières. Dès 2018, les autorités annoncent leur volonté de « se libérer du dollar », en acceptant des paiements en yuans, en euros ou en roubles. Le pays engage également des démarches en vue d’une adhésion aux BRICS et met en place des circuits financiers alternatifs avec la Chine, contournant le système SWIFT.
Le pétrodollar, clé de voûte de la puissance américaine.
Ce tournant remet en cause un système hérité de 1974, lorsque les États-Unis concluent un accord stratégique avec l’Arabie saoudite imposant la facturation du pétrole en dollars en échange d’une protection militaire. Ce mécanisme crée une demande mondiale structurelle pour la monnaie américaine et soutient durablement son hégémonie. «Le pétrodollar demeure un instrument central de la puissance américaine», souligne un analyste en géo économie.
Les critiques de l’intervention américaine rappellent que d’autres dirigeants ayant contesté la domination du dollar ont connu un sort similaire. En 2000, Saddam Hussein annonce la vente du pétrole irakien en euros. Trois ans plus tard, l’Irak est envahi. En 2009, Mouammar Kadhafi propose une monnaie africaine adossée à l’or pour le commerce pétrolier. En 2011, la Libye est bombardée par l’OTAN. Dans chaque cas, les projets monétaires alternatifs disparaissent avec leurs promoteurs.
Dédollarisation et recomposition mondiale.
Avec des réserves pétrolières supérieures à celles de l’Irak et de la Libye réunies, le Venezuela apparaît, pour plusieurs analystes, comme un acteur clé dans la dynamique mondiale de dédollarisation, aux côtés de la Chine, de la Russie et de l’Iran.
La Russie vend une part croissante de son pétrole en roubles et en yuans. L’Arabie saoudite envisage des règlements en monnaie chinoise. Pékin développe le CIPS, son alternative à SWIFT, tandis que les BRICS travaillent à des systèmes de paiement multilatéraux.
La Russie, la Chine et l’Iran ont dénoncé l’opération américaine comme une «agression armée». Pékin, principal client pétrolier du Venezuela, estime subir des pertes économiques importantes. Dans de nombreux pays du Sud, l’intervention est perçue comme un avertissement adressé à ceux qui envisagent de s’émanciper du dollar.
Mais pour certains économistes, ce signal pourrait accélérer le mouvement inverse. «Plus la contrainte est visible, plus elle incite à chercher des alternatives », estime un spécialiste des relations internationales.
Un tournant stratégique ?
Le 3 janvier 2026, Nicolás Maduro est capturé, presque jour pour jour 36 ans après l’arrestation de Manuel Noriega au Panama. Deux interventions américaines séparées par plus de trois décennies, mais justifiées par des arguments similaires.
Alors que des compagnies pétrolières américaines évoquent déjà un possible retour au Venezuela, une interrogation demeure : jusqu’où les États-Unis peuvent-ils défendre l’ordre monétaire international par la pression militaire et diplomatique ? Et cette stratégie peut-elle encore freiner une dédollarisation déjà engagée ?
Pour plusieurs analystes, l’intervention au Venezuela pourrait bien marquer moins un acte de domination qu’un moment de bascule dans l’ordre géopolitique mondial.
Veritasinfo.