Il va falloir que je décide d’aller au Rwanda:Faustin Twagiramungu

Faustin TwagiraFaustin Twagiramungu, ancien Premier ministre rwandais président du nouveau parti Rwanda dream initiative (RDI)

Par Christophe Boisbouvier

 
« Aujourd’hui, je n’ai pas abandonné mon combat. Bien entendu, il y a eu une pose. Pendant cette pose, je voulais que les autres Rwandais, peut-être les plus jeunes que moi, puissent s’engager dans un combat pour faire le changement dans mon pays. Cela n’a pas été le cas… » 

 

Ces dernières années, Faustin Twagiramungu s’était retiré de la vie politique. Aujourd’hui, à 67 ans, l’ancien Premier ministre rwandais revient dans l’arène. Il a créé un nouveau parti, le Rwanda dream initiative (traduit de l’anglais : l’Initiative du rêve rwandais), le RDI.
Depuis son lieu d’exil, en Belgique, il réagit d’abord au dernier rebondissement judiciaire sur l’attentat de 1994 à Kigali.


RFI : Les experts mandatés par la justice française estiment que les missiles, qui ont abattu à Kigali l’avion du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, ont été tirés depuis le camp de Kanombe, qui était tenu par les forces régulières rwandaises. Qu’en pensez-vous  ?


Faustin Twagiramungu : Je ne sais pas s’ils ont précisé réellement qu’il s’agit du camp militaire de Kanombe. Le domaine militaire est vaste et je pense que ces experts ne visent que le domaine militaire. Sur le plan politique, j’ai été étonné -et beaucoup d’autres Rwandais d’ailleurs- que de là, on tire des conclusions pour dire que ce missile aurait été tiré par les Hutus. Je pense que ce rapport est insuffisant. Il faudrait attendre la contre-expertise et attendre le rapport définitif du juge Trevidic.


RFI : Jusqu’à ce rapport d’expertise, la justice française privilégiait une autre zone de tirs, la colline de Masaka où aurait pu s’infiltrer un commando du Front patriotique rwandais (FPR). Si c’est la colline de Kanombe, la thèse du complot FPR s’effondre ? Les principaux suspects ne deviennent-ils pas les militaires et les extrémistes hutus ?


F. T. : Pas du tout. Parce que les militaires FPR qui circulaient partout à Kigali n’ont jamais été interdits d’entrée dans le domaine militaire de Kanombe. De plus,[la colline de, NDLR] Masaka reste pour nous un point qu’on ne peut pas rejeter comme ça. Pour moi, le FPR reste responsable de cet assassinat. De là, à tirer des conclusions pour accuser les Hutus massivement …  c’est inacceptable.


RFI : Vous avez été l’une des figures de ceux qu’on appelait avant le génocide les Hutus modérés. Pendant le génocide, votre vie a été menacée. Après la victoire du FPR, vous êtes devenu Premier ministre, puis vous êtes passé à l’opposition. Vous avez affronté Paul Kagame à la présidentielle de 2003. Où en êtes-vous aujourd’hui ?


F. T. : Aujourd’hui, je n’ai pas abandonné mon combat. Bien entendu, il y a une pause. Pendant cette pause, je voulais que les autres Rwandais, peut-être plus jeunes que moi, puissent s’engager dans un combat pour faire le changement dans mon pays. Ca n’a pas été le cas. Nous savons qu’il y a eu les Forces démocratiques unifiées (FDU) avec madame Ingabire…


RFI : Victoire Ingabire qui est rentrée d’exil en 2010 pour affronter Paul Kagame à la présidentielle…


F. T. : Exactement. Cette dame a fait tout ce qu’elle pouvait pour qu’il y ait un changement dans notre pays. Et aujourd’hui, elle croupit dans la prison centrale de Kigali. Je me suis, encore une fois, engagé dans ce combat politique, pourquoi…  Nous avons commencé en 1990. Nous nous engagions dans un processus démocratique qui a été complètement changé à cause de la guerre du FPR. Aujourd’hui, le FPR a entrepris une politique sectaire de diviser les Rwandais. Les Hutus d’un côté sont devenus pratiquement des tueurs, et les Tutsis sont devenus des anges qu’il faut absolument continuer à protéger. Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que le régime de Kagame n’est plus soutenu par les Batutsis de l’intérieur et évidemment pas par les Bahutus. Il faut absolument qu’il y ait changement, basé sur la réconciliation totale des Rwandais et aussi sur la vérité, la vérité sur ce qu’il s’est passé au cours de notre histoire récente. C’est ce que Kagame ne veut pas. Il ne veut pas qu’on dise la vérité


RFI : Vous vivez en exil à Bruxelles. Comment pouvez-vous faire vivre un parti à 10 000 km de Kigali ?


F. T. : Vous avez pleinement raison. Il va falloir que je décide d’aller au Rwanda. Puisque nous ne sommes pas des criminels, rien ne pourrait nous empêcher d’aller dans notre pays et y faire la politique.


RFI : Au risque de connaître le sort de Victoire Ingabire ?


F. T. : Bien entendu, pourquoi pas ?!  Parce que Victoire Ingabire est accusée de tout : collaboration avec les malfaiteurs, divisionnisme pour un simple fait, d’avoir dit que des Bahutus qui ont été tués, méritent aussi d’être enterrés dans l’honneur, comme on dit. Je ne vois pas pourquoi Kagame résiste contre ceux qui veulent combattre politiquement sur place. C’est incompréhensible. Et je ne vois pas pourquoi les puissances occidentales continuent de soutenir ce régime, ce qui constitue, pour moi, une sorte de meilleure colonisation de mon pays. C’est inacceptable.

 

 Source : RFI du 16/02/2012