RDC:Pouvoir, terre et identités. Les fondements de la violence à Masisi

Publié le par veritas

 

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Une famille hutue du village de Bibotobolo, en territoire de Masisi, sur les fondations de leur ancienne maison, détruite lors de violences interethniques fin 2012. Après avoir passé plusieurs mois dans un camp de déplacé, ils terminaient de reconstruire une nouvelle maison (derrière eux), notamment en récupérant des taules calcinées de leur ancienne habitation. Bibotobolo, Masisi, juin 2013.

 

Si les tensions entre communautés de Masisi remontent à la période coloniale, elles s’aggravèrent à partir de l’indépendance et tout au long des années 70’ et 80’ sous l’effet combiné de fortes inégalités foncières entre petits cultivateurs et grands propriétaires, qui recoupent en partie les clivages ethniques locaux, de l’introduction d’un système politique basé sur des élections et de changements introduits dans la loi sur la nationalité qui, au début des années 80’, remirent en question de manière intentionnelle la nationalité des populations rwandophones. A deux reprises, au début des années 60’ et en 1993, chaque fois en période électorale et sous l’influence de leaders politiques qui instrumentalisèrent les sentiments d’appartenance ethnique pour leur positionnement personnel, la situation dégénéra en affrontements ouverts entre milices ethniques.

 

Le chef de poste de Lushebere se rappelle de cette période agitée. Fin des années 80’, des mutualités tribales, servant au départ de base de solidarité entre membres d’une même communauté, se mettent en place avec, côté hutu, la MAGRIVI, la Mutuelle des agriculteurs des Virunga et, côté Hunde, le Bushenge Hunde (littéralement, le «lieu de rencontre des Hunde»). Ces deux mutualités seront le fer de lance des milices qui s’affronteront en 1993. En 1989, le chef de poste de Lushebere devint le secrétaire de MAGRIVI. Il raconte : «Le MAGRIVI a rapidement compris que le Bushenge Hunde planifiait de chasser les Hutus, de les ramener au Rwanda. Moi par exemple, mon grand-père est arrivé à Masisi en 1930. Où est ce que j’irais au Rwanda? Les jeunes hutus ont donc résisté et se sont battus contre les jeunes hunde. C’est comme ça que nous nous sommes exterminés.» explique-t-il.


L’ONG Médecins Sans Frontières estima que les affrontements interethniques de 1993 firent, en territoire de Masisi, entre 6000 et 15 000 victimes sur une période de trois mois. Pour les populations locales, ces premières violences marquaient le début d’une guerre qui n’était pas prête de s’arrêter.

 

Outre des déplacements de populations de grande ampleur et un redécoupage ethnique du territoire, ces violences eurent aussi pour conséquence de recomposer le paysage politique local à Masisi, comme nous l’explique encore le chef de poste de Lushebere : «Avant 1993, tous les postes [coutumiers et administratifs] étaient aux mains des Hunde. Il n’y avait pas un préfet ni un directeur d’école hutu par exemple. En plus des chefs coutumiers, tous les secrétaires et administratifs étaient toujours hunde. La guerre tribale de 1993 a changé ça : nous avons commencé à nous gouverner nous-mêmes. Les Hutus sont alors devenus les chefs de localité. Nous avons goûté à l’autorité et une fois qu’on y goûte, c’est difficile de s’arrêter! On dit souvent qu’il vaut mieux mourir que d’abandonner le pouvoir...»

 

«Mais ensuite» poursuit-il, «l’AFDL [Alliance des Forces Démocratique pour la Libération] de Laurent-Désiré Kabila est arrivée (en 1996) et nous a dit de mettre un terme à nos guerres tribales. Ils nous ont dit que nous allions renverser le gouvernement de Mobutu et que dans le nouveau gouvernement, il y aurait la place pour tout le monde. A partir de ce moment-là, nous nous sommes dit ‘Partageons les services, mettons des secrétaires hutus pour travailler avec les chefs hunde...’ C’est ainsi que, jusqu’aujourd’hui, souvent, les chefs de localité sont hunde et leur secrétaire hutu.»


Le secrétaire du chef de poste rejette lui aussi les accusations portées par les chefs hunde : «C’est complètement faux d’affirmer qu’il y a usurpation du pouvoir coutumier par la force!» déclare-t-il. «Jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas une seule localité qui est gérée par un Hutu ou un Tutsi! Il y a effectivement des chefs coutumiers qui ont fui leur milieu à cause de l’insécurité, mais ils ont toujours laissé un intérimaire qui continue à leur faire rapport. Cherchez seulement un document officiel signé par un chef de localité ou de groupement hutu! Il n’en existe aucun!» explique-t-il sans ménagement pour les plaintes des chefs coutumiers hunde.

 

Guerres régionales et rébellions: l’émergence des chefs de poste

 

L’arrivée en 1994 de deux millions de réfugiés hutus rwandais au Kivu, parmi lesquels de nombreux génocidaires, et les deux guerres congolaises de 1996-97 et 1998-2003 aggravèrent encore les tensions entre communautés de Masisi, celles-ci se faisant littéralement absorber par des dynamiques de guerre régionales impliquant presque tous les pays de la région des grands lacs (soit une dizaine de pays).

 

Les belligérants instrumentalisèrent les préoccupations des groupes ethniques locaux afin de les gagner à leur cause et de grossir le nombre de leurs combattants. De leur côté, de nombreux leaders locaux profitèrent des guerres et des nouvelles alliances qu’elles permirent pour faire avancer leurs agendas politiques et fonciers.

 

A Masisi, lors de la seconde guerre qui opposa de 1998 à 2003 le gouvernement congolais de Laurent-Désiré Kabila à des rébellions soutenues par les pays voisins, la communauté hunde se rangea (à quelques exceptions près) du côté gouvernemental (en rejoignant les groupes armés Maï-Maï) tandis que les communautés hutue et tutsie se rangèrent (là aussi à quelques exceptions près) du côté de la rébellion du RCD, le Rassemblement Congolais pour la Démocratie, qui, avec le soutien du Rwanda et de l’Ouganda, occupait une grande partie des Kivus. Au fil de la guerre et des massacres à connotation ethnique, la haine entre les communautés de Masisi, et du Kivu, se renforça de manière exponentielle.

 

L’époque du RCD coïncida aussi avec de nouveaux changements au niveau du pouvoir local à Masisi. Comme dans d’autres entités, il sembla nécessaire aux cadres du RCD de rapprocher le pouvoir des populations locales, celles-ci étant souvent enclavées. La rébellion créa ainsi une dizaine de nouveaux postes d’encadrement d’Etat, faisant passer leur nombre de douze à vingt-sept. La communauté hutue étant majoritaire dans le territoire et favorable au RCD, ce fut surtout cette communauté qui bénéficia de ces nouveaux postes, au grand dam des chefs coutumiers hunde qui voyaient leurs compétences réappropriées par ces nouveaux chefs hutus.

 

Le chef de poste de Nyabiondo, issu de la communauté hunde, nous explique comment cette multiplication des postes d’encadrement, et leur reconnaissance par le gouvernement central a constitué une stratégie pour tenter de sortir de la guerre : «afin» nous dit-il «d’occuper les anciens seigneurs de guerre». Une stratégie qui n’est pas sans mettre «mal à l’aise» les chefs coutumiers.

 

Pourtant, la nouvelle architecture institutionnelle qui devrait être mise en oeuvre dans le cadre de la décentralisation ne prévoit plus l’existence des postes d’encadrement. Où iront donc les leaders hutus qui, à Masisi, occupent le plus souvent ces postes? «Ils iront travailler dans les nouvelles communes [qui doivent être crées par la décentralisation]» explique le chef de poste de Lushebere. «Moi-même je dois tenter de me faire élire comme bourgmestre, si j’ai de la chance!» dit-il. Un autre leader de Lushebere s’inquiète toutefois que la décentralisation ne puisse mettre au chômage bon nombre de chefs locaux actuels. «Ce qui risquerait fort, nous dit-il, d’avoir un impact sur la paix dans notre entité!» Usurpation du pouvoir ou non, ces quelques témoignages montrent à quel point les désaccords autour de la gestion du pouvoir local demeurent aigus entre les élites communautaires de Masisi.

 

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Une femme et ses deux enfants rentrent chez eux après avoir travaillé toute la journée aux champs. Masisi, juin 2013.


Alors que les dernières élections nationales (novembre 2011) furent l’objet de vives contestations, en particulier dans le territoire de Masisi, les élections provinciales et locales constitueront le prochain rendez-vous clé pour les autorités du territoire, toutes communautés confondues. Avant cet événement d’une importance majeure pour la vie politique locale, la priorité devrait être d’établir un climat plus serein entre les communautés de Masisi et leurs leaders respectifs. Car, dans ces jeux et calculs politiques parfois meurtriers, c’est d’abord les populations locales qui se trouvent les premières prises au piège.

 

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Source:localvoicesproject.com

 

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